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jeudi 14 février 2008

Tranches de vie : le poète partageur

C’était un poète du genre triste, avec des grandes déclarations sombres sur "l'infidélité du chien", "l'acharnement de la destinée", la mort toujours trop proche, le dédain des femmes et 1 000 autres tragédies dénichées là où lui seul savait les trouver.

Il venait parfois animer des soirées et des rencontres de poésie, si jamais ce soir-là vous étiez d'humeur dépressive le lendemain on aurait sûrement retrouvé votre corps sans vie abandonné en quelque lieu caché et battu par les vents.

Il avait sans doute de bonnes raisons d'être aussi triste, au chômage [hé oui personne n'embauche plus de poète de nos jours! chose des plus regrettable et qui contribue sans nul doute à l'extinction de la race, car s'il faut en plus de la vocation et du talent (ce qui fait déjà deux conditions difficiles à remplir) une rente confortable cela complique le recrutement], marié à une petite femme gentille mais sans piquant, des enfants dont la vie semblait être un long fleuve tranquille, bref une petite vie bien rangée, avec somme toute suffisamment de difficultés pour ne pas la rendre joyeuse mais pas assez pour lui donner l'envie de quitter cette "vallée de larmes".

Comme c'est plutôt quelqu'un de gentil, et qu'il faisait peine à tout le monde, l'équipe l'avait pris en sympathie, on le recevait avec des petites attentions, on prenait régulièrement de ses nouvelles, on achetait pour lui des recueils de poésie qui ne sortiraient jamais, on notait scrupuleusement tout ce qui aurait pu l’intéresser, lui servir à faire reconnaître son œuvre. Il était devenu de plus en plus familier, jusqu'au jour où postée seule dans la petite salle du haut je reçus ses avances.

Comme je suis un peu vieille France et que pour moi mariage rime encore avec fidélité (sauf si un accord préalable entre les deux parties avait convenu du contraire) je lui rappelais gentiment que sa femme était une personne bien sympathique. Il m'avait alors répondu que ça ne lui poserait pas de problème. Prise de panique et ne sachant pas comment me débarrasser de l'importun, malingre et peu séduisant, j'invoquais alors mon rugbyman de mari, pas du tout prêteur, et me félicitais d'avoir eu la bonne idée de porter une jolie bague à mon annulaire gauche.