J’avais déjà eu l’occasion de voir le documentaire tourné sur l’enregistrement de St Anger par Metallica, Some kind of monster, primé au Sundance festival, excusez du peu. Là j’ai pu le revoir et découvrir les bonus, d’abord c’est toujours une véritable pépite : le plus grand groupe de hard rock, en termes de réputation et de ventes, se laissant filmer pendant l'enregistrement d'un album alors que cela fait déjà quelques années qu'ils n'ont plus ni enregistré, ni tourné, que leur bassiste vient de les quitter au bout de 14 ans et enfin alors qu'ils sont au bord de l'implosion.
Au-delà du contexte, qui suffirait déjà à susciter l'intérêt d'un documentaire, à savoir filmer le processus de création au sein d'un groupe, se greffe le processus de création chaotique qui a toujours été celui de Metallica. En effet jusqu'alors l'essentiel du processus de création était partagé entre Lars et James, les autres: Kirk et Cliff à l'origine , puis Dave, avant d'être viré, puis Jason, avant qu'il ne claque la porte, n'intervenant qu'à la « marge ». Cette dynamique de groupe, qui a longtemps reposé uniquement sur des duos, s'oriente pour l'enregistrement de cet album sur un processus de création partagé par tous et même construit ensemble dans le studio d'enregistrement, sans préparation préalable. Se greffe à cela les relations conflictuelles qu'entretiennent James et Lars, en particulier, mais aussi tous les membres du groupe pris dans les claquages de porte et autre coups de gueule. Enfin coup de théâtre en plein enregistrement de l'album, en pleine thérapie de groupe, James intègre un centre de désintoxication pour une durée indéterminée.
Au-delà de l'intérêt que revêt ce documentaire pour les fans de Metallica il me semble qu'il est largement susceptible d'intéresser tous ceux qui aiment la musique et qui sont intrigués par le processus de création d'un album au sein d'un groupe. Il est aussi intéressant à titre d'expérience psychologique car on y retrouve une évolution majeure qui se déroule sous nos yeux, les relations au sein de Metallica ayant toujours été basées sur le mode du conflit on peut se demander si le groupe est capable de survivre à 20 ans de conflit mais aussi de changer son mode de relation sans pour autant se disloquer. C'est le pari qu'ils font.
Ils sont accompagnés dans leur démarche par leur manager Bob Rock, qui permet de servir de ciment à ce groupe le temps de l'enregistrement et qui vers la fin du documentaire cède, à regret mais de son propre chef, la place à un nouveau bassiste. C'est une chose d'ailleurs fort surprenante que de voir un des plus grands groupes recruter un bassiste car ils font véritablement passer des auditions à des « pointures » de la guitare basse et du monde du rock. Lesquels sont déjà tous membres d'un groupe, (mais qui ne rêverait pas d'intégrer Metallica !), et viennent comme des gamins passer une audition devant ce qui est probablement des stars à leurs yeux, le symbole d'un rêve qui a bercé leur adolescence. Chose étrange que ces auditions... Comment est-ce qu'on peut savoir que la personne, au-delà de ses talents musicaux, va pouvoir faire partie du groupe, s'y intégrer, et y apporter sa part de créativité ? En tout cas il se passe un coup de foudre évident avec le bassiste Robert Trujillo, cela crève l'écran littéralement. D'abord il semble relativement à l'aise, compte tenu des circonstances, sur la réserve mais à l'écoute et attentif aux demandes, respectueux du processus en cours au sein du groupe et prêt à y prendre sa place. Ensuite il faut lui reconnaître des talents littéralement monstrueux, je ne saurais vous dire s'il est le meilleur bassiste rock qui soit, en terme de virtuosité, cependant je peux vous affirmer que s'il n'est pas le meilleur il est probablement ce qui s'en rapproche le plus. Il faut lui reconnaître une technique extraordinaire, un peu comme s'il était né avec une guitare entre les mains, ses doigts sont d'une agilité incomparable et il parvient à réaliser des accords avec une rapidité que beaucoup doivent lui envier. À commencer par Kirk, que l'on voit dans les bonus, prendre un cours de guitare avec James, lequel possède une habileté que peu lui reconnaissent parce que son rôle n'est pas d'être à la technique de la guitare, alors que c'est pourtant un guitariste hors classe. Ensuite Trujillo possède un rapport assez étrange avec sa guitare, j'ai rarement vu un guitariste porter sa guitare de façon aussi basse, physiquement je veux dire, il semble entretenir avec sa guitare et la musique des relations physiques, presque animales, ce qui ressort notamment dans sa façon de jouer quand on a la chance de pouvoir l’entendre et la voir. Il a une espèce d'aisance de corporelle, d'animalité et d'immédiateté dans son rapport à la musique et à son instrument.
En extase suprême, en tout cas pour moi, on peut voir dans les bonus Metallica rendre hommage lors d'une émission télévisée à Aerosmith, un autre de mes groupes favoris, et laissent une grande surprise que de découvrir Metallica et surtout James, fan d'Aerosmith. Leurs univers sont tellement différents que c'est là une chose bien surprenante, dommage qu'il n'ait pas fait de duo ensemble, au lieu d'en faire un avec des rappeurs, comme l'avait fait quelques années plus tôt Aerosmith et Run DMC.
Ce documentaire est une chance incroyable d'assister à un moment historique, enfin un long moment puisque l'enregistrement de cet album aura pris un peu plus de 700 jours, à un tournant de la vie du groupe, un tournant de la vie de ses membres, et à des moments rares où on voit le processus créatif en marche ainsi que la dynamique psychologique du groupe. Bien qu'étant fan depuis longtemps de Metallica, avec une tendresse particulière pour les vieux albums, je dois reconnaître que l'album St Anger qui m’était déjà cher depuis sa sortie, me l’est encore plus depuis que j'ai vu ce documentaire.
Une petite pépite je vous dis, à voir absolument que l'on soit fan ou pas, et à avoir dans ses bacs.